Un Phénomène De Dépendance: L'Amour-Maladie Chez Sévigné Et Proust

Journal article by Marie-Jo Arey; Symposium, Vol. 45, 1992

Journal Article Excerpt

MARIE-JO AREY


UN PHÉNOMÈNE DE DÉPENDANCE: L'AMOUR-MALADIE CHEZ SÉVIGNÉ ET PROUST

CETTE ÉTUDE VOUDRAIT D'ABORD RAPPELER ET DISCUTERbrièvement
l'essentiel de la critique de Sévigné dans l'oeuvre de Proust, et se concen-
trer ensuite sur un aspect peut-être moins évident de transmission ou de
contamination d'un auteur à l'autre. Les travaux qui se sont intéressés à
la relation entre Proust et Sévigné ont surtout montré la parenté théma-
tique, ou ont étudié d'intéressants phénomènes de la lecture de Sévigné
par le texte proustien. On présentera ici une manifestation mimétique, à
la fois thématique et structurale, d'un texte dans l'autre
.

Inspirateur, et à juste titre, des travaux de Duchêne, Goldsmith et
Guénoun, le petit livre de Jean Cordelier, Madame de Sévigné par elle-
même a lancé plusieurs pistes comparant l'apparent amateurisme chez les
deux auteurs dont les oeuvres ont pourtant "le vernis des maîtres
" ( Cordelier
, 8, 9 et 159), et leur thématique similaire de l'amour "mauvais
sort" par le choix de "l'être le plus capable de nous faire souffrir
" ( Cordelier
, 73). Dans l'oeuvre de Proust, les signes sévignéens n'appellent pas
seulement une lecture directement lisible d'un commentaire critique sur
Sévigné. A la recherche du temps perdu révèle, derrière plusieurs de ses
tableaux contemporains, tout un fond en plusieurs couches superposées,
dont une dix-septième sièele, tout un ensemble de décors, passés
littéraires, engloutis ou réapparaissant sous les houles des longues
phrases. Cet effet de palimpseste peut dévoiler un passé réverbéré sur un
mode lisible, ou être transmis véritablement sur le mode scriptible. En-
trant dans l'un ou l'autre des deux précédents, on distingue un mode
thématique, parfois lié à l'art du pastiche
.

Toute la problématique sévignéenne débattue aujourd'hui--art, facti-
cité/sincérité, amour maternel, désir--est exposée dans l'oeuvre de
Proust. Madame de Villeparisis demande: "Est-ce que vous ne trouvez
pas que c'est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle
trop pour que ce soit sincère
" ( Proust, 1: 697). La Correspondance de
Sévigné et Les Mémoires de Madame de Beausergent sont les bibles de
voyage de la grand-mère de Marcel: "Elle ne voyageait jamais sans un
tome de l'une ou de l'autre
" ( Proust, 1:652). A la page suivante, Marcel
qualifie Sévigné de "grande artiste de la même famille qu'un peintre . . .
qui eut une influence si profonde sur (sa) vision des choses, Elstir
."

-243-

Ayant ainsi défini Sévigné et Elstir comme modèles artistiques, Marcel
commente leur manipulation particulière de la métaphore: "c'est de la
même façon que lui qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos
perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause
( Proust,
1:653). Il cite alors un "clair de lune" sévignéen qui le "ravit" par son
"côté Dostoievski
":

Je ne pus résister à la tentation . . . Je mets toutes mes coiffes et
casaques qui n'étaient pas nécessaires, j'allai dans ce mail dont l'air
est bon comme celui de ma charnbre. Je trouvai mille coquecigües,
des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches,
du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis tout droits contre
des arbres
. . . . ( Sévigné, 2:970)

Au tome 3, Séigné est encore comparée à Elstir et à Dostoievski parce
qu'elle "nous montre d'abord l'effet, l'illusion qui nous frappe
" ( Proust,
3:378). Rappelant la situation éistolaire des délais temporels entre
écritures et lectures dans le "texte" sévignéen que nous risquons de lire
maintenant comme clôture, Goldsmith montre l'originalité profonde de
la lecture des lettres par les personnages proustiens
:

these fictional readers of Mme de Sévigné's work explore its broken
and repetitive form, drawing our attention to the letter cor­
respondence as both a conglomeration of fragments and as a sus­
tained deferral of verbal closure
. ( Goldsmith, 127)

Ce n'est pas par hasard que la grand-mère de Marcel est la grande lec­
trice de la Correspondance. Souche et source, elle-même modèle omni-
présent dans une très grande partie de l'oeuvre, effe y fait entrer son propre
modèle, qui devient l'aïeule créatrice dont les découvertes et préceptes
sont enfin reconnus et compris: "ma grand-mère, qui était venue à celle­
ci par le dedans, . . . m'avait appris à en aimer les vraies beautés
"
( Proust, 1:653). Autant dire que l'écrivaine s'intègre à l'oeuvre prous­
tienne comme modèle à la fois humain et artistique. Goldsmith fait
remarquer que la voix de Sévigné n'est d'ailleurs pas éteinte par la mort
de la grand-mère.1En effet, la ...







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