Tensions Dynamiques: Le Rapport Sculpture/poetique En France, 1829-1859

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La periode post-revolutionnaire en France, ou le neo-classicisme de l'ere napoleonienne commencait a s'affronter au romantisme naissant, etait, on le sait, tres marquee par des tensions--politiques, sociales et culturelles. Au niveau esthetique, ces tensions--qui caracterisent d'ailleurs toute epoque de transition --s'exprimaient dans les rapports percus comme etant de plus en plus problematiques entre modernite et tradition, difference et continuite dans les differents arts. Ces tensions sont perceptibles notamment dans le domaine de la sculpture qui, a cause peut-etre de sa tres longue et tres prestigieuse histoire en Europe, etait moins susceptible aux transformations qui se produisaient pendant les premieres decennies du XIXe siecle dans la peinture et la litterature. Il ne se trouve pas d'equivalent de Delacroix ou de Hugo parmi les sculpteurs de l'epoque. (1) Le prestige de la sculpture antique ainsi que la mythologie grecque pesaient encore trop fort sur l'esprit de la plupart de ceux qui maniaient le ciseau ou travaillaient l'argile. Sans doute l'influence de la critique neo-classique jouait un role aussi, car Winckelmann (1756) et Lessing (1766) au XVIIIe siecle, suivis par Quatremere de Quincy (1823) et Victor Cousin (1836), au XIXe, (2) preconisaient une separation rigoureuse entre les moyens et les buts des differents arts, ce qui avait l'effet dans une certaine mesure d'enfermer la sculpture dans une stasis theorique et formelle mal adaptee a la realite de la nouvelle epoque.

Toutefois, malgre le poids de la tradition antique, des tensions latentes commencaient a se manifester dans le travail des jeunes sculpteurs et a etre remarquees par la critique--et notamment par la critique des poetes, qui eux-memes cherchaient des moyens d'incorporer dans leurs textes litteraires quelquesunes des qualites plastiques du domaine de la peinture et de la sculpture. Mon propos ici sera donc d'explorer les tensions--entre stasis et mouvement, beaute et laideur, impassibilite et expression, antiquite et modernite, forme et fond, qualite plastique et poesie suggestive--qui travaillaient la sculpture non seulement des artistes francais de la premiere moitie du XIXe siecle mais aussi de ceux, antiques ou neo-classiques, dont les oeuvres constituaient un point de reference important pour les artistes et critiques de l'epoque? Ma perspective sera surtout sensible aux reactions a la sculpture des poetes tels que Sainte-Beuve, Banville et Gautier dont les ecrits--theoriques et lyriques--allaient constituer les bases d'une nouvelle poetique, qui sera par la suite reconnue comme celle du Parnasse.

Si la sculpture pose probleme aux artistes et critiques du XlXe siecle francais, c'est en partie a cause de son double statut. Art a la fois antique et ideal, la sculpture incorpore et symbolise une beaute comprise comme etant eternelle parce qu'elle semble remonter a l'origine de la civilisation europeenne. Objet qui semble preceder ou dominer tout autre forme de representation visuelle coherente, la sculpture devient un modele exemplaire susceptible d'etre imite par les autres arts. En meme temps, c'est un art primitif ou barbare dont l'origine "se perd dans la nuit des temps;" (4) ses produits sont des fetiches associes aux rituels et superstitions de cultures "pre-rationnelles" (5) dont les traces sont encore visibles dans les societes primitives, telle celle des Caraibes. Au cours du XIXe siecle il est possible de reperer un processus suivant lequel le prestige et la beaute classique du premier modele sont progressivement ebranles par la vitalite et l'etrangete du second jusqu'au point ou, au debut du XXe siecle, la sculpture dite primitive des civilisations africaines ou oceaniques aura largement remplace, en tant qu'inspiration creatrice, le modele academique fourni par la sculpture antique en Europe a partir de la Renaissance. Une reprise au XIXe siecle de l'etude et l'appreciation de la sculpture medievale jouent aussi sans doute un role dans cette transformation. …