Pour Une Approche Dynamique De la Magnanimite Chez Corneille

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La magnanimite est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend l'homme maitre de lui-meme pour le rendre maitre de toutes choses(1).

La Rochefoucauld refond ici une definition de la magnanimite formulee par l'auteur qui a le plus fait pour eriger ce trait ethique en enjou capital dans la litterature classique. Il s'agit des vers du Cinna de Corneille, enonces par Auguste au moment de son apotheose en Magnanime ou il pardonne au conspirateur eponyme de la piece:

Je suis maitre de moi comme de l'univers,

Je le suis; je veux l'etre . . . (V, 3, v. 1696-97)(2)

Aussi voit-on une vision unique de la magnanimite partagee par Corneille et La Rochefoucauld, deux ecrivains souvent representes comme les poles opposes de la morale classique. Comment expliquer cette collusion apparente qui va a l'encontre de ce schema elementaire de l'histoire litteraire--si bien analyse par Paul Benichou--qu'est la demolition du heros cornelien, ce "surhomme aristocrate", par le "pessimisme moral" de La Rochefoucauld et de Pascal?

Si on accepte la valeur immuable de la generosite heroique dans l'oeuvre de Corneille, on peut repondre de deux manieres. Ou bien la reprise de la formule d'Auguste nous revele un La Rochefoucauld complice de la morale heroique de Corneille, ou bien cette collusion n'est en fait qu'une apparence trompeuse: c'est- a-dire que la maxime de la Rochefoucauld est en realite une subversion subtile du sens originel des mots du heros cornelien. La magnanimite subirait ici le procede de devoilement des versus typique des Maximes: en l'occurrence la magnanimite se volt demasquee comme effet de "l'orgueil", un vice de l'amour-propre.

Mais cette deuxieme analyse nous conduit irrestiblement a reevaluer aussi l'univocite de la magnanimite dans le texte de Corneille. Car le trait de "l'or-gueil" est loin d'etre absent des propos d'Auguste, fier comme il l'est d'etre maitre de lui-meme "comme de l'univers." Si le mot "orgueil" meme est absent de ces propos, il n'est pas besoin d'aller loin pour trouver que ce trait est intimement lie a la magnanimite chez Corneille. Voici l'expression de cette liaison morale dans une "sentence" tiree de Clitandre:

Le genereux orgueil des ames magnanimes

Par un noble dedain salt pardonner les crimes. (III, 1, v. 733-34)

L'alliance semantique "orgueil/genereux" nous rappelle bien celle de la Rochefoucauld, "orgueil/noble", d'autant plus qu'elle est suivie de celle de "dedain/ noble". Or une lecture comme celle de Benichou differencierait les deux perspectives morales en s'appuyant sur le mot orgueil dans la formule de La Rochefouchauld, et sur les mots genereux ou noble dans les vers de Corneille. Vu les similitudes des deux vocabulaires ethiques, on est en effet bien contraint de recourir a une interpretation basee sur la place de l'accent semantique afin de distinguer les deux perspectives morales. Benichou lui-meme avoue que son analyse s'appuie souvent sur un jeu subtil de connotations, face a ces formules presque identiques sur "le probleme de la grandeur de l'homme ou de sa bassesse, de l'elevation de ses instincts ou de leur brutalite". Aussi constate-t-il que "pour l'Auguste de Corneille comme pour l'abbe Esprit, la magnanimite est bien `le souverain degre de l'ambition,' mais tous deux ne portent pas sur l'ambition le meme jugement. C'est toute la difference, et c'est un monde(3)."

Serait-ce trop audacieux d'imaginer que le mot "ambition" n'a pas deux sens foncierement differents dans le vocabulaire de Corneille et dans celui du moraliste pessimiste? Nous proposons une lecture de la clemence chez Corneille qui rendra compte de l'ambiguete ethique des termes tels que "l'ambition" et "l'orgueil" afin de donner a la magnanimite un role actif dans la structure dramatique des tragedies. Mais notre but n'est pas de reveler une demolition du heros dans l'oeuvre de l'auteur qui a promu les valeurs de ce meme heros, ni de dessiner une degradation progressive des valeurs heroiques dans l'evolution chronologique de l'oeuvre. …