Le Sonnet Nombril, Ou Du Bon Usage De l'Androgyne (Ronsard, Amours De 1552, LXXII)

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Dans l'edition magistrale des Oeuvres completes de Ronsard, etablie par Jean Ceard, Daniel Menager et Michel Simonin, je trouve parmi Les Amours diverses un sonnet dont le debut rappelle le genre recent du blason: "Petit nombril, que mon penser adore." Ce poeme fait partie du Premier Livre des Amours de 1552 jusqu'en 1578, lorsqu'il sera sagement range dans les Amours diverses, et il finira par disparaitre de l'edition de 1587. II subit de meme de nombreuses corrections, surtout apres 1572. C'est dans sa version primitive que ce sonnet presente en effet le plus grand interet: frolant l'obscenite dans sa conclusion, Ronsard semble bien se moquer de ce meme neo-platonisme qui nourrit un grand nombre des autres sonnets adresses a Cassandre. Conscient, ici comme ailleurs, de la portee theorique de son recueil, Ronsard reflechit par le meme geste sur la finalite de la poesie amoureuse, sur 1'eloge du nom et sur la composition et l'architecture du sonnet, de ce poeme si particulier forme fixe:

Petit nombril, que mon penser adore,
Non pas mon ceil, qui n'eut onques ce bien,
Nombril, de qui l'honneur merite bien
Qu'une grand'vile on lui bastisse encore:
Signe divin, qui divinement ore,
Retiens encor l'Androgyne lien,
Combien & toi, mon mignon, & combien
Tes flancs jumeaus folastrement j'honore!
Ni ce beau chef, ni ces yeux, ni ce front,
Ni ce dous ris, ni cette main qui fond
Mon coeur en source, & de pleurs me fait riche:
Ne me sauroient de leur beau contenter,
Sans esperer quelque fois de tater
Ton paradis, ou mon plaisir se niche. (1)

La pointe finale, dont la nature franchement erotique est soulign6e La fois par La correction de 1578 ("Ton compagnon ou les amours se logent") et par le commentaire bien discret de Muret, rattache l'eloge du nombril La mode des blasons du corps feminin, surtout Lorsque ceux-ci versent dans l'obscene. (2) Loin de donner lieu aux sagesses morales d'un Ficin, dont l'interpretatin allegorique avait desexualise l'image de la reunion des moities male et femelle de l'etre spherique de sexe "mixte," (3) l'expression "Androgyne lien" declenche une rapide descente du "penser" erotique vers le sexe feminin: du "nombril" le poete ne peut s'empecher de passer au "connil." (4) Loin, donc, de faire de l'eloge du corps feminin cette etape dans l'elevation spirituelle vers La perception de La Beaute et de L'Amour divin, Ronsard detourne l'eloge dans le sens d'une celebration du plaisir erotique tout court. A l'elevation de l'ame se substitue ainsi une descente vers La sexualite; La perception de La beaute feminine ne falt qu e renforcer Les liens de La chair. (5)

L'eloge du nombril au deuxieme quatrain juxtapose avec une virtuosite remarquable l'hyperbole du divin et Le glissement anticipe au registre erotique; c'est aussi cet endroit que Le nombriL de Cassandre devient pour ainsi dire le nombril du... (6)

Signe divin, qui divinement ore,
Retiens encor 1'Androgyne lien,
Combien & toi, mon mignon, & combien
Tes flancs jumeaus folastrement j'honore! (vv. 5-8)

Le nombril est avant tout signe: c'est-a-dire qu'a travers Le nombril Le poete "adore," celebre et signifie autre chose, en 1'occurrence, et a un premier niveau de Lecture seulement, l'etat de quasi-divinite des premiers etres humains avant La separation douloureuse des moities, dans Le celebre mythe platonicien. La derivatic, figure chere a Ronsard, et propre aux moments d'euphorie, (7) manifeste en pLus, par sa nature grammaticaLe specifique, Le passage d'un etat, d'un attribut, a un devenir, a une metamorphose. (8): 1' adjectif "divin" accouche de 1' adverbe "divinement." L'adverbe est d'autant plus l'expression du desir qu'il se Lie au nom meme de Cassandre, ceLui-ci reunissant de par sa sonorite, comme Ronsard nous le montre abondamment au sonnet 20, l'infinitif, Le participe present, et 1'adverbe ("descendre"-"Jaunissant"-"richement"). Le "devenir divin" est donc avant tout un rapprochement, une intimite, et non pas cette mise a distance que peut impliquer le langage hyperbolique du cu1te. …