Academic journal article The Romanic Review

Ekphrasis Lyrique

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Ekphrasis Lyrique

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Les ecrits d' Andre Breton sur la peinture occupent dans l'oeuvre du poete une place a part. Certains ont l'ampleur, le ton a la fois prophetique et polemique des Manifestes; d'autres, nes de l'occasion, semblent n'etre que des notules annoncant des vernissages, mais toujours batis autour d'une image, se revelent proches du poeme en prose; les plus complexes font alterner la theorie, la paraphrase des textes visuels, l'historique d'un mouvement et le rappel nostalgique des grands moments du surrealisme. Les preoccupations d'actualite, et l'adaptation quotidienne aux urgences polemiques, rapprochent ces textes du journalisme intellectuel, si bien que l'historien des idees est parfois tente d'y voir un ensemble en marge de la litterature. Je voudrais au contraire proposer cette vue que la critique d'art d'Andre Breton est quintessentiellement litteraire, qu'on ne peut l'expliquer, ou meme la justifier, la defendre, qu'en fonction de sa poetique.

C'est pourquoi j'ai choisi pour titre un terme de rhetorique, ekphrasis, qui depuis les Images de Philostrate designe un type de description specialisee: le genre litteraire dont le but est de representer avec des mots une representation visuelle, de motiver dans un second mouvement l'interpretation de la peinture par une mimesis de mimesis et enfin d'utiliser cette hermeneutique de l'art de peindre en general, ou d'une toile en particulier, a justifier ou a rationaliser les jugements de valeur qu'on attend de toute critique. On en attend ces jugements, certes, mais cela n'exclut pas la possibilite que la demarche critique soit moins le but ultime que le moyen d'autre chose.

C'est le cas, me semble-t-il, des essais d'Andre Breton. On doit y voir une variante en prose de la poesie lyrique, l'expression du moi (et ce moi, bien sur, c'est celui du poete) plutot qu'une reflexion sur l'Autre. L'oeuvre critique de Breton serait alors un exercice sur la surrealite, tres semblable a ses poemes. Bien qu'utilisant une rhetorique specialisee, son ekphrasis nous rappelle a chaque instant que ce mot etait synonyme d'un autre trope, l'hypotypose, designant a la fois la representation frappante, directe, immediate, et emotionnelle des sentiments que suscite en nous le monde exterieur, et la lecture symbolique qui nous sert a prendre cette interpretation a notre compte, qui nous sert a l'interioriser. Interioriser est ici le mot-clef.

En effet, Andre Breton, loin de s'effacer devant l'art qu'il commente, substitue au metalangage analytique, hermeneutique et normatif qu'on attend d'un critique d'art, un discours du moi. Il ne se soucie meme pas ou tres peu, de donner les regles de son jeu, d'expliciter les criteres sur lesquels reposent ses jugements de valeur. En revanche il se met en scene constamment, se reflete litteralement dans l'artiste et dans l'oeuvre qui sont les objets de sa glose. Ces objets sont deformes par l'angle sous lequel il les observe, si bien que ses textes ne sont vraiment comprehensibles que dans la mesure ou une anamorphose est comprehensible, a condition que le lecteur retrouve le point de vue qui gauchit la perspective, et ce point de vue, c'est l'oeil, c'est le regard d'Andre Breton. Son discours critique est en somme un cas extreme de la subjectivation de l'objet qui est la definition meme du lyrisme.

L'Autre n'en reste pas moins une donnee essentielle, pour que joue la polarite necessaire a l'echange dialectique: il faut bien que le sujet regardeur recoive de l'oeuvre d'art des impressions ou perceptions sensorielles, et qu'il y reagisse. Ces reactions sont d'abord des constructions intellectuelles, des systemes d'interpretation, et ensuite des constructions emotionnelles. Mais dans les deux cas, ces constructions constituent une grille preparee a l'avance, une grille comme celles dont on se sert pour dechiffrer un cryptogramme: la grille filtre les composantes du message qui sont comme des chevilles, un remplissage denue de pertinence, dont le role est d'egarer le decrypteur ou retarder le dechiffrage. …

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