Academic journal article The Romanic Review

Montaigne, Juste Lipse et L'art Du Voyage

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Montaigne, Juste Lipse et L'art Du Voyage

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Le chapitre "De la vanite" des Essais (III, 9) de Montaigne a ete considere a juste titre comme "l'un des exemples les plus frappants de ce desordre au moyen duquel Montaigne aime a etonner et a derouter son lecteur" (1). Ce desordre ne tient pas seulement a un manque delibere de dispositio, il est aussi cause par une inventio debordante : le grand nombre de sujets entames et a peine ebauches empechent le lecteur d'avoir prise sur ce chapitre. Parmi ces multiples sujets, celui du voyage est sans doute l'un des plus importants. Le voyage est traite sous des aspects divers : considerations tant generales que personnelles sur le plaisir et l'utilite du voyage, ainsi que sur son caractere de vanite. L'embleme de cette vanite du voyage (et celle du voyageur) est la bulle de bourgeoisie romaine que Montaigne a recue lors de son sejour a Rome, et dont le texte latin est cite in extenso a la fin du chapitre. Mary McKinley a justement souligne que Montaigne joue sur l'ambiguite du mot bulle : document officiel et scelle et bulle de savon, symbole iconographique de la vanite humaine (2). De plus, le theme du voyage est utilise comme metaphore pour signifier, de facon tout a fait traditionnelle, la vie humaine ("le voyage de mavie", p. 955) (3) ou, moins traditionnellement, l'ecriture, comme l'annonce avec insistance la troisieme phrase du chapitre : "Qui ne voit que j'ay pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'iray autant qu'il y aura d'ancre et de papier au monde?" (p. 922) (4).

Depuis Pierre Villey (5), on a interprete la thematique du voyage elaboree dans le "De la vanite" comme une reponse au celebre De constantia de Juste Lipse, dialogue publie en 1584. Recemment, cette interpretation a ete reprise et elaboree par Michel Magnien (6) et par Jean Ceard et son equipe dans les notes de leur edition recente des Essais de 1595 (7). Ce sont ces interpretations qui serviront de base aux reflexions qui vont suivre.

Regardons, pour commencer, le texte de Lipse. Le De constantia est un dialogue (sans doute imaginaire) entre le jeune Lipse (age de 23 ans) et le vieux Carolus Langius, chanoine a Louvain, mort en 1573. Le dialogue a lieu en juin 1571, et se compose de deux parties : la premiere partie se tient dans la maison de Langius, la seconde dans son jardin. Le debut de la premiere partie presente Lipse sur le point de partir en voyage afin de fuir les troubles de son pays natal. Langius l'en dissuade dans un discours impregne de stoicisme senequien critiquant les voyageurs,--discours qui prelude au reste du traite, qui est en fait une apologie de la constance.

Avant de proceder a l'etude de la thematique du voyage dans le De constantia et dans "De la vanite", il conviendrait de rappeler les rapports d'estime reciproque qui lient Lipse et Montaigne. L'estime de Lipse pour Montaigne s'explicite progressivement dans sa correspondance. Dans une lettre a Theodore van Leeuwen (2 avril 1583), Lipse mentionne Montaigne pour la premiere fois en le qualifiant de "sage Francais" (de sapiente Gallo). Dans une lettre au meme Van Leeuwen (25 mai 1583), il precise : "ce grand Thales francais" (de Tbalete illo Gallico) ; la note marginale a cette lettre, publiee en 1586 dans Epistolarum selectarum Centuria prima explique : "C'est ainsi que je mentionnai le livre francais de Michel de Montaigne intitule Gouts (Gustuum) : livre honnete, sage, et fort a mon gout (gustum)" (8). Il semblerait que Montaigne ait lu ce recueil de lettres, puisque Lipse s'y refere dans une lettre a Montaigne (15 avril 1588) : "Pas de flatterie entre nous. Pour ma part, je fais de vous l'estime que j'ai definie publiquement en un seul mot. C'est entre ces sept Sages que je vous placerais, a moins qu'il y ait quelque chose de plus sage que ces sept-la" (Non blandiamur inter nos. Ego te talem censeo, qualem publice descripsi uno verbo. Inter septem ilos te referam, aut si quid sapientius illis septem). Dans sa lettre a Montaigne du 30 aout 1588, Lipse ecrit : "je n'ai pas trouve en Europe de personne qui s'accorde mieux intellectuellement avec moi en telles matieres" (9). …

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