Academic journal article The Romanic Review

D'un Ami L'autre : La Figure Du Compagnon Chez Les Pelerins De Jerusalem

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D'un Ami L'autre : La Figure Du Compagnon Chez Les Pelerins De Jerusalem

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Prologue

En guise d'introduction, deux scenes contrastees. La premiere se deroule pres de l'ile de Candie en 1532, la deuxieme a Jerusalem en 1592; l'une est scene de depart, de mort, de solitude; l'autre d'arrivee, d'introduction, d'instruction. Le 14 aout 1532, Denis Possot ecrit, au soir, comme d'habitude, dans son journal. La nef pelerine se trouve au large de Candie ; c'est le voyage du retour, les vents sont propices, mais le pelerin, lui, se porte mal: "le mercredy apres disner, ecrit-il, me sembloit que les fourches me feissent douleur et quelque peu les rains avec le cueur". Ecrit au jour le jour--Possot fait son voyage "ayant toujours la tablette en main"--sa Tresample et habondante description du voyage de la terre saincte est l'unique recit de pelerinage a Jerusalem publie au XVIe siecle qui garde la structure d'un journal : il dit "je", et il marque le jour et le lieu de l'avoir dit: "Le vendredy, je enduray sur le soir tant soit peu de mal ; la nuict, vers l'heure que je me'esveillay, commencay a avoir mal aux reins et a avoir le visaige plein de pustules et tout le corps" (1).

Ce sont ses dernieres paroles. Ses compagnons de voyage le laissent en agonie de mort et reprennent la route du retour. Denis Possot mourra le 17 septembre et sera enterre chez les Cordeliers de Candie. "Je" ne raconte plus sa propre histoire, le texte s'interrompt, mais ne se termine pas pour autant, car on lit sur la meme page un nouveau "Au lecteur". Cette preface inattendue, situee en plein milieu du recit, s'adresse a "[l'] amy lecteur", et raconte comment Possot a "baille sa description a Monsieur Charles Philippe, procureur du trespuissant seigneur Messire Robert de la Marche, luy estant semblablement en la dessudicte peregrination", et comment ce dernier, "voluntairement, et de bon cueur [...] l'a voulu achever selon le cours du reste du chemin, afin que rien ne fut obmis de ce qui appartient a la description d'un tel voyaige. Comme cy apres verras par le tesmoignage d'iceluy" (2). Mettant ainsi fin au recit du premier pelerin-narrateur, le texte nous presente un autre, l'ami qui n'a pas pu lui sauver la vie, mais qui a rapporte le recit de Denis Possot en France, l'a mis en lumiere, sans rien changer au texte, sans meme s'integrer a l'action et aux verbes a la premiere personne du singulier qui structurent le voyage jusquela. En effet, c'est parce qu'il est mort au voyage du retour, qu'il n'est jamais rentre en France, et que son ami a surveille la mise en page du texte, que Denis Possot parle toujours a la premiere personne, en forme de journal, de son experience de pelerinage qui le mene au cimetiere de Candie. Uautocensure retrospective, qui precede la publication d'un journal de voyage, n'a pas pu faire son travail chez Possot ; sa tresample et habondante description constitue donc un voyage sans retouches ni repentirs--au sens pictural du terme (3).

Si le journal de voyage de Possot, comme celui de Montaigne, est un texte a plusieurs voix, c'est qu'apres sa mort, c'est la voix d'un autre qui parle. A partir du 21 aout 1532, c'est l'autre, l'ami, Charles Philippe qui prend la releve narrative. Mais---et ceci peut surprendre--c'est un autre qui dit toujours "je", s'obstine meme a le dire, pour que "je" puisse continuer a raconter son histoire :

   Au partement doncques de Candie et en l'absence dudict maistre
   Denis Possot lequel avoit jusques audict lieu de Candie escript et
   redige tout ce que dessus est note en ce livre, moy indigne ay faict
   et redige par escrit le reste de ce present/livre au plus pres
   qu'il m'a este possible ainsi comme cy apres se pourra voir (4).

Moy indigne : un "je" nouveau signe ainsi le texte afin de pouvoir continuer l'histoire a la premiere personne. "Je" fait signe, pour ainsi dire, de son rapport intime avec l'autre qui etait "semblablement en peregrination", de sa solidarite textuelle avec l'ami disparu, pour qui, et par qui il nous parle "du reste de ce chemin". …

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