Academic journal article The Romanic Review

"L'oeil a Sa Comprehension Propre": L'imaginaire Valeryen Selon De Man et Hartman

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"L'oeil a Sa Comprehension Propre": L'imaginaire Valeryen Selon De Man et Hartman

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La peinture ne peut, sans quelque danger, pretendre a nous feindre le reve.

--Paul Valery, OEuvres, tome II, p. 1318.

Des 1894, Valery a expose de facon tres claire une perspective novatrice quant a l'approche de l'image picturale:

   [J]e crois [...] que la methode la plus sure pour juger une
   peinture, c'est de n'y rien reconnaitre d'abord et de faire pas a
   pas la serie d'inductions que necessite une presence simultanee de
   taches colorees sur un champ limite, pour s'elever de metaphores en
   metaphores, de suppositions en suppositions a l'intelligence du
   sujet, parfois a la simple conscience du plaisir, qu'on n'a pas
   toujours eu d'avance (1).

On remarque dans ce fragment de l'Introduction a quel point Valery s'est deja detourne d'un mode d'interpretation mimetique, qui juge de la peinture par rapport a sa fidelite a un sujet qui lui est tout a fait exterieur, pour embrasser un mode de lecture qui traite de la peinture en elle-meme et selon les formes qu'elle emploie. Pour le jeune Valery, l'appreciation esthetique ne se situe deja pas dans l'oeil, mais dans une prise en compte du mode de perception qui, en rabattant l'apprehension globale et immediate de l'image visuelle sur une decomposition analytique de sa facture, s'appuie sur le particulier pour s'elever graduellement a la globalite et a l'unite. Il est notable ici que la peinture est decrite, de facon sans doute provocatrice, en termes rhetoriques (metaphore) et logiques (supposition), qui soulignent des operations mentales situees audela de l'oeil, en amont de la perception. Au fond, a lui seul, l'oeil ne comprend rien. Ou plutot, a travers l'organe de la perception se definit un mode particulier d'interpretation et d'appreciation critique dont le cadre de reference de meure la langue. Bien avant la formule celebre qui est desormais passee a la posterite, il y a dans la peinture quelque chose qui est structure comme un langage et qui merite en cela qu'on s'y arrete.

Plusieurs raisons donnent a cette approche de l'image visuelle une importance remarquable dans l'oeuvre de Valery. Tout d'abord, c'est en adoptant une version tout a fait nouvelle du ut pictura poesis, non pour mettre en parallele deux arts de la representation en vertu de leur ressemblance--la peinture est poesie muette, alors que la poesie est peinture parlante--que Valery met de l'avant la specialisation de chacun: a la base de chaque art, sa poetique propre. La dissociation des champs artistiques va toutefois de pair avec la recherche d'une commune mesure des arts, qui reside dans leur rapport privilegie a l'univers mental, non plus dans leur rapport au monde (2). La notion, clairement posee dans l'Introduction de 1894, sera amplifiee, precisee et repetee inlassablement a travers les Cahiers, et fournira une direction d'enquete originale que la poetique valeryenne plus tardive creusera avec bonheur. Ainsi donc, s'il y a chez Valery une fascination constante et soutenue de la visualite (3), c'est pour beaucoup du fait que celle-ci souligne un decalage entre l'intention de representation et les moyens mis en oeuvre pour l'executer. C'est dans cet ecart, suspens ou se situe l'induction, que la simple reconnaissance visuelle des surfaces devient appreciation intelligente des profondeurs. Il est important de noter ici que la nature et l'existence de ce decalage sont maintenant a la base de l'approche contemporaine de l'image visuelle, ainsi que le souligne avec brio Michel Deguy:

   L'image est reliee a la chose pour la presenter comme elle n'est
   (jamais) presente ni a soi ni a aucun autre sujet dans la
   representation ou perception dites ordinaires; car on lui demande
   l'impossible, a l'image! Que son objet y soit tout entier, vu de
   toute part et de nulle part, (d'ou la question: "l'image
   serait-elle invisible?"), malgre la perspective par exemple, et
   liee au sujet pour le "representer" lui aussi par projection,
   delegation, symbolisation, gravee a coups de mots pour s'enfoncer
   dans le reel comme sur un plateau de cuivre (4). … 
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