Academic journal article Nineteenth-Century French Studies

Chateaubriand, Ou Les Espaces De la Sculpture

Academic journal article Nineteenth-Century French Studies

Chateaubriand, Ou Les Espaces De la Sculpture

Article excerpt

A rebours de sa reputation de restaurateur de la cathedrale gothique ou de premier ecrivain romantique francais, Chateaubriand est, pour ce qui est des arts plastiques, resolument classique dans ses gouts, admirateur de l'Antiquite et de son retour sous le ciseau de Canova. (1) Ce rapport au passe est neanmoins mediatise par la ruine a laquelle la periode du tournant des Lumieres est particulierement sensible, car elle offre dans le fragment du bel objet antique l'image des ruptures de l'Histoire. L'interet qu'il porte a l'art medieval est plus ideologique que proprement esthetique; contrairement aux ecrivains de la generation suivante qui s'enthousiasment pour le gothique sous la Restauration, "pour lui, le grand art chretien demeure a jamais fixe entre le siecle de Leon x et celui de Louis XIV" (Berchet 81).

On ne peut pour autant reduire son gout en matiere de sculpture au neo-classicisme du Consulat et de l'Empire, car il s'en ecarte par bien des aspects. Pour la sculpture en particulier, une idee dynamise son approche esthetique: la beaute de l'oeuvre se manifeste dans le rapport qui se construit avec son contexte, que ce soit le batiment (monument funebre dans une chapelle d'eglise en particulier) ou la ville dans laquelle la statue est erigee. Cette idee que la sculpture est liee a un ensemble qui la depasse et lui donne son plein sens constitue un des elements les plus forts de ce que l'on peut appeler la modernite de Chateaubriand sur ce sujet. Plus encore, en liant la statue a un espace public, il lui donne un sens par rapport a une histoire et l'installe dans une enonciation specifique. Si Chateaubriand, malgre le Laocoon, ou des frontieres de la peinture et de la poesie (1766) de Lessing, etablit des ponts entre peinture et sculpture, il installe une coupure radicale entre ces deux formes pour ce qui est de leur lieu d'exposition: la sculpture est associee a l'espace public--et quoique fidele aux Bourbons, Chateaubriand pense l'espace public--alors qu'un tableau se suffit souvent a lui-meme. Il s'agira donc de montrer comment la statue ouvre un espace enonciatif specifique, lui donnant une fonction deictique, et comment elle passe au rang d'allegorie, car c'est a ce niveau plus qu'a celui d'une esthetique generale que se situe chez Chateaubriand le ut sculptura poesis. A cet egard, on verra qu'il permet, dans le regard sur la sculpture, le passage de la modernite au sens de Diderot a celle de Baudelaire.

DU PRESTIGE DE L'ANTIQUITE A LA STRUCTURE ENONCIATIVE

Le point de depart de la reflexion de Chateaubriand sur la sculpture reste d'ordre esthetique, et c'est par la qu'il faut commencer. Il y consacre un chapitre du Genie du Christianisme, chapitre qui pose enjeux et ambiguites. Il est d'abord assez significatif que la partie portant sur la sculpture soit la plus courte du livre "Beaux-Arts": Chateaubriand est plus inspire, dans la comparaison entre les Anciens et les Modernes, par la musique, la peinture et l'architecture. Significatif egalement d'une absence de caracteristique forte de la sculpture dans le Genie le fait qu'il introduise ce chapitre par une comparaison qui reduit la sculpture a la peinture: "A quelques differences pres, qui tiennent a la partie technique de l'art, ce que nous avons dit de la peinture s'applique egalement a la sculpture" (Genie 796). Chateaubriand reprendra cette comparaison bien des annees plus tard, en 1828, lorsqu'il decrira le bas-relief destine au monument funeraire qu'il a commande pour Poussin: "Le monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez croire combien le tableau des bergers d'Arcadie etait fait pour un bas-relief et convient a la sculpture" (Lettre a Juliette Recamier; Correspondance 3: 304). Ce commentaire montre que, pas plus que dans le Genie Chateaubriand ne voit de specificite marquante dans la sculpture, rien de ce point de vue qui la distingue de la peinture. (2) Plus meme: tout se passe comme si la qualite du tableau de Poussin se mesurait a sa capacite a devenir figure de pierre, exaltant la qualite du dessin. …

Search by... Author
Show... All Results Primary Sources Peer-reviewed

Oops!

An unknown error has occurred. Please click the button below to reload the page. If the problem persists, please try again in a little while.