Academic journal article Nineteenth-Century French Studies

Mallarme et L'ecriture Du Corps

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Mallarme et L'ecriture Du Corps

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Jerome Tharaud, dans son livre Mes annees chez Barres, raconte une anecdote sur un admirateur de Mallarme qui demande "des eclaircissements sur un des ses poemes": "'cherchez--repondit Mallarme--et a la fin vous trouverez une pornographie. Ce sera votre recompense'" (114). On ne peut savoir si, au fond de cette provocation, Mallarme voulait suggerer une exegese legitime de son oeuvre. Il n'en reste pas moins que la reponse singuliere qu'il aurait donnee a son interlocuteur correspond a deux imperatifs de son oeuvre: d'abord que la lecture est une pratique initiatique demandant un travail de recherche, et ensuite, qu'au bout de ce travail, il peut jaillir, ne serait-ce que pour un instant, des apparitions distinctes, ostensibles--souvent des corps feminins--dont les moyens de conception et de representation ne sont pas etrangers aux usages de la pornographie.

Mais s'agit-il veritablement de la pornographie ou simplement de l'erotisme chez Mallarme? Ce n'est pas la vouloir s'attarder dans un debat qui n'a jamais su definir son objet. Et revenir sur la controverse, ce n'est surtout pas avec la pretention d'etablir une taxonomie definitive des representations a caractere sexuel, ni meme de vouloir se prononcer sur la quantite--toujours subjective--d'agrement ou de repulsion que l'on ressent devant l'intimite revelee d'autrui. Il s'agit plutot de sonder une question que Mallarme lui-meme ne cesse de poser, c'est-a-dire celle qui s'interroge sur des degres de visibilite que permet la representation poetique. Or pour qui sait lire l'histoire cachee des mots, ceux pour qui la poesie impose un travail de devetement linguistique, le spectacle qu'offre l'ecriture du corps feminin chez Mallarme donne a contempler une problematique plus generale, touchant a la nature, a la transmissibilite et finalement a la possibilite meme du lieu symbolique.

Un grand nombre de critiques, dont Bertrand Marchal, semblent rejeter l'idee meme d'un langage pornographique: "Mais pour prostituer le nu sans le violer, il est normal de voir Mallarme utiliser en dernier ressort l'instrument qui justement nous donne les choses tout en nous les enlevant, nous les communique, mais sous la forme creuse d'abstractions et de signes, le langage" (99). Mais le langage mallarmeen, quand il s'engage a representer la femme, ne cherche-t-il pas obsessionnellement cette "visibilite maximale" (48) que postule Linda Williams dans son ouvrage sur le cinema pornographique? (1) Mallarme, ne veut-il pas, dans "L'Apres-midi d'un faune" et partout ailleurs ou la chair apparait, voir la "chose" meme qui se derobe a la vision? Il nous semble qu'au lieu de refuser les provocations du texte, il faut les considerer en entretenant l'idee que c'est precisement parce que le poete aurait tente de s'exprimer dans un langage qui peut simultanement "voiler" et "devoiler" que peuvent se juxtaposer viol et virginite, erotisme et pornographie dans son oeuvre.

Cette etude remet ainsi en cause la notion d'un 'erotisme discret' chez Mallarme dont l'esthetique se bornerait a la suggestion. Les partisans de ce point de vue citent a cet effet la phrase celebre sur "Herodiade" qui stipule que la poesie doit "Peindre, non la chose, mais l'effet qu'elle produit" (CC 206). (2) Mais c'est la ecarter cette tentative mallarmeenne qui consiste precisement a vouloir arriver a la constitution d'un objet a partir de l'absence pure de cette non-lachose emergeant de l'espace evacue du neant. Cela car le concept du rien chez Mallarme tient d'une "double equivoque," que Mary Lydon decrit comme la volonte de "voir dans le deshabille de la chose" un retrait de l'etre connu, banal en faveur de l'objet ideal du desir (75-76). C'est le principe meme de la pornographie, nous le verrons, applique aux processus du langage. Or si est erotique l'absence de l'objet desire, le langage mallarmeen, grace a "un mirage interne des mots" (CC 392), mine cette absence en evoquant simultanement la "chose" meme que l'erotisme interdit. …

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