Academic journal article The Romanic Review

Rhetorique et Pouvoir Dans le Chapitre "De la Cour" Des 'Caracteres.'

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Rhetorique et Pouvoir Dans le Chapitre "De la Cour" Des 'Caracteres.'

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La Bruyere n'est ni le "legislateur"(1) ni l'historien de la vie de cour: Castiglione et Saint-Simon, ces deux "visionnaires" et poetes, meritent davantage ce titre. Au vrai, les multiples etudes d'influence consacrees a La Bruyere(2) pourraient mener a lire le chapitre "De la cour" des Caracteres comme un florilege de lieux communs--bien frappes--de la litterature consacree aux prescriptions ou descriptions du courtisan. Solidement ancre dans la tradition, son homme de cour serait fige pour la posterite dans ses banales tares (faussete, manipulation, bassesse . . .), brillamment fustigees mais repertoriees sans faute ni surprise(3). L'inusable formule de Faguet, "il usa d'un style tout nouveau pour ne rien dire de tres nouveau" fait par la ironiquement echo a celles de La Bruyere: "Tout est dit . . ." ". . . mais je l'ai dit comme mien"(4) . . . reprenant a leur tour la pensee de Pascal: "Qu'ton ne dise pas que Je n'ai rien dit de nouveau: la disposition des matieres est nouvelle"; La Bruyere aussi placerait mieux la belle . . .

De ce desequilibre anciennement et toujours percu entre une maniere novatrice et une matiere fatiguee, on a pu faire vice ou vertu. Vice (mitige) pour un Benda(5), vertu pour la critique structuraliste dont Doubrovski resume la tendance: "L'ecriture de La Bruyere est . . . plus profonde que sa pensee" ("Lecture de La Bruyere" 199). Une importante etude de Barthes avait pose que "pour La Bruyere, etre ecrivain, c'est croire qu'en un certain sens le fond depend de la forme, et qu'en travaillant et modifiant les structures de la forme, on finit par produire . . . une decoupe originale du reel, bref un sens nouveau" ("La Bruyere" 236).

On se propose ici de suivre precisement les strategies rhetoriques par lesquelles La Bruyere renouvelle le theme rebattu de la cour, par quels traits specifiques de composition et de style il donne un "sees nouveau" a cet objet "decoupe du reel" qu'est la cour de Louis XIV. Nouveaute, parce que la Bruyere joue sur deux tableaux en tension paradoxale: il percoit la dimension mythique--poetique--de la cour, et son implacable trivialite; l'enorme travail de la machine politique, et la fragilite de ses pieces; le poids des conventions et symboles qu'elle fait jouer a son profit et ou elle se perd. Nouveaute encore dans une strategie mimetique, et par la politisee: La Bruyere represente une representation du pouvoir, se place dans le texte comme machiniste de la cour a l'instar du prince(6).

Ses propos sur la cour sont extremement critiques, et il l'attaque sur tous les fronts, mais sans jamais toucher directement a l'analyse politique comme le fera Montesquieu. L'impertinence et l'irreverence qui l'ont fait crasser dans les "precurseurs des Lumieres" ne manqueraient pourtant pas de decevoir qui voudrait trouver en lui un contempteur de l'absolutisme et un reformateur. Sa vision sociale serait en outre trop simple, trop evidente; comme l'ecrit Barthes: "etroit, clair, `centre', obsedant, I'homme de La Bruyere est tonjours la" ("La Bruyere" 225). En meme temps, son art de la caricature exclut a priori une approche rationnelle et mesuree. Il exagere le trait, et minimise la complexite de ses sujets.

Or il nous semble que c'est precisement dans cette tension entre exces et defaut que reside l'originalite de La Bruyere dans le chapitre qui nous interesse ici. Alors meme qu'il joue sur les sentences, les types, les cliches rebattus--le defaut de matiere, en sorte--, il les exhibe dans leur verite, dans leur realite efficaces a la court Alors meme qu'il detruit l'unite "totalitaire" du texte dans son usage du fragment, il demontre en ce meme geste le desordre de la cour et son propre pouvoir de reconstruction. S'il presente une galerie de courtisans habites par l'agitation, le desir et l'anxiete--l'exces de mouvement--, c'est pour les immobiliser en caricatures dans un temps mecanique et dans un lieu clos. Et le roi, unique centre de la cour et cliche vivant du pouvoir absolu, est decentre, devalorise par la cour meme et son obscure puissance. …

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