Academic journal article The Romanic Review

De Traversee De la Mangrove a Histoire De la Femme Cannibale: L'art Comme Arme Miraculeuse Chez Maryse Conde

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De Traversee De la Mangrove a Histoire De la Femme Cannibale: L'art Comme Arme Miraculeuse Chez Maryse Conde

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L'un des sulets frequemment abordes par Maryse Conde dans ses oeuvres de fiction est celui de la creation litteraire et artistique. Ainsi nombre de ses textes (La Vie scelerate, Les Derniers rois mages, Traversee de la mangrove, La Belle Creole, Histoire de la femme cannibale, Les Belles tenebreuses parmi d'autres) contiennent-ils des figures d'artistes ou d'ecrivains qui s'interrogent sur leur role et leur statut au sein de cultures specifiques. Cette reflexion metalitteraire a laquelle se livre Conde est encore accentuee par son utilisation du procede autoreferentiel de la mise en abyme. Dans Traversee de la mangrove (1989), Francis Sancher, personnage ecrivain revenu mourir sur sa terre ancestrale, la Guadeloupe, apres des annees d'errance, tente d'ecrire un roman intitule Traversee de la mangrove. A la fin d'Histoire de la femme cannibale (2003), Roselie, femme d'origine guadeloupeenne vivant au Cap, peint un tableau qu'elle baptise Femme cannibale. Dans ces deux romans, le processus creatif permet aux protagonistes de reflechir aux multiples facteurs historiques, culturels et sexuels qui les determinent et, simultanement, d'affirmer un espace de liberte absolue. La figure de la mise en abyme met ainsi en valeur une inscription, inclusion ou << emboitement >> des personnages dans un contexte precis mais aussi, par le jeu de miroir autoreflexif qu'elle genere infiniment, une ouverture ou echappee vertigineuse par laquelle peuvent s'evader les personnages.

Conde n'a d'ailleurs cesse d'affirmer son autonomie par rapport a tout programme ou doctrine preetablie et, de maniere plus generale, l'esprit fondamentalement rebelle et iconoclaste de la creation litteraire ou artistique, qui resiste a toute interpretation definitive (1). La densite semantique des oeuvres de Conde peut etre illustree en particulier par la presence mysterieuse de corps morts dans plusieurs de ses recits, qui s'organisent sous forme d'enquetes autoteliques autour d'un << centre >> present / absent, muet, tout a la fois enigmatique et fantasmatique. Traversee de la rnangrove est un recit polyphonique centre sur le cadavre de Sancher, trouve face dans la boue au debut du roman. Les habitants de Riviere au Sei se reunissent pour veiller ce mort et, au fil de monologues successifs, s'interrogent a la fois sur l'identite controversee de Sancher et sur leurs propres vies. Dans Histoire de la femme cannibale, il s'agit pour Roselie de percer le mystere du meurtre brutal de Stephen, le compagnon blanc dont elle partage l'existence depuis vingt ans, afin de pouvoir enfin se (re)connaitre et s'affirmer en tant que femme noite et artiste. Le mystere de la mort de Stephen (finalement devoile) se double d'un autre mystere qui fascine Roselie, celui d'une femme << cannibale >> ayant tue et decoupe son mari en morceaux et qui, a l'issue d'un proces ou elle n'ouvre pas la bouche, se suicide en prison.

En me fondant sur une analyse comparee de ces deux romans, je me propose de montrer la maniere dont cette opacite creative que revendiquent les personnages et les textes de Conde constitue une forme d'engagement alliant indissociablement poetique et politique. C'est precisement parce que les personnages ecrivains ou artistes de Conde sont (toujours deja) etrangers, venus << d'ailleurs >>, qu'ils sont capables de susciter dans leur milieu une ouverture, un espace de liberte leur permettant et permettant aux autres de se transformer, volte de se liberer de determinismes etouffants. C'est justement parce qu'elles sont essentiellement desengagees et desinteressees, << sans profit materiel ni utilite immediats >> (2), que la litterature et la peinture sont des << armes miraculeuses >> (a l'instar de la poesie qu'Aime Cesaire definissait ainsi) (3), le lieu privilegie de toutes les rencontres, de tous les metissages et donc aussi d'une resistance farouche a toute forme de sectarisme ou de dogmatisme, de racisme ou de sexisme. …

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