Academic journal article French Forum

Clamence et Socrate

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Clamence et Socrate

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Au-dela de la critique, il y a quelque chose du jugement dans la reaction qu'eurent Francis Jeanson et Jean-Paul Sartre a l'encontre d'Albert Camus. Les chefs d'accusations concernaient un livre de Camus en particulier, L'Homme revolte. (1) Assurement, ce ne fut pas un veritable proces et la critique camusienne veut qu'on appelle cet episode la "querelle de 1952." Beaucoup a ete dit de cette querelle qui debuta avec l'interpretation de l'Homme revolte par Jeanson, (2) lequel doutait de la "competence philosophique" de Camus. Dans son article paru dans Les Temps Modernes, il revenait sur les faiblesses de cette teleologie de la revolte et des problemes que posaient, pour les intellectuels engages (sovietiques), les vues de l'auteur sur l'Histoire et son moralisme bourgeois. Camus repondit a Jeanson sur sa vision de l'Histoire et les etudes developpees par Georges Bataille et Paul Ricoeur a ce sujet permettent d'y voir plus clair. (3) Mais a premiere vue, il ne semble pas que Camus ait pris le temps de repondre in extenso dans le livre publie peu de temps apres, La Chute. (4) Meme si l'on possede peu de details--compare aux autres oeuvres de Camus--sur sa genese et s'il ne parait pas correspondre a un projet philosophique de longue date, le livre repond certes, comme le souligne Gilles Philippe, a l'episode de cette querelle, au point ou l'auteur va noter, le 14 decembre 1954: "Existentialisme. Quand ils s'accusent on peut etre sur que c'est toujours pour accabler les autres. Des juges-penitents." (5) Lexpression de "juge-penitent," reprise dans les premieres pages du roman (La Chute, 699), devoile le lien indefectible entre cette querelle et le recit fictif de Clamence. Mais une question demeure: faut-il voir dans Clamence, se definissant lui-meme comme un "juge-penitent," un simple double litteraire des accusateurs des Temps Modernes? Comment reconcilier ces mots de 1954 avec cette autre remarque, cette explication de l'oeuvre: "Un heros de notre temps est effectivement un portrait, mais ce riest pas celui d'un homme. C'est l'assemblage des defauts de notre generation dans toute la plenitude de leur developpement"? (6) On aurait tort de sous-estimer l'importance de la collectivite, de "notre generation," de ce "nous" dont il parle. D'autres propos de Camus vont confirmer qu'il s'incluait dans ce "nous" et reconnaissait ses torts: (7) la figure de Clamence tend ainsi non seulement a renvoyer a ses accusateurs mais aussi a Camus lui-meme. On comprend que dans ce contexte Camus eut besoin de prendre le large. Son choix s'arreta sur la Grece ou il se rendit en avril-mai 1955 (8) et ou germerent sans doute les descriptions lyriques des iles grecques sur lesquelles insiste Clamence (La Chute, 741-742).

C'est non loin de la qu'un jour d'avril ou de mai 399 avant J-C, un homme comparaissait devant le tribunal des heliastes, preside par l'archonte Laches. Les juges auxquels il faisait face, au nombre de 501, avaient ete tires au sort parmi les citoyens de plus de trente ans. A travers la plainte deposee par Meletos, Anytos, et Lycon, c'est bien a la societe toute entiere que Socrate devait repondre. La plainte elle-meme etait triple: l'accuse n'avait pas reconnu les dieux de la cite; il avait, en revanche, promu de nouvelles divinites; enfin, il avait corrompu la jeunesse. Au-dela de l'accusation d'impiete (graphe asebeias), c'est la propagation d'un discours nocif qui etait visee. Au sein d'une structure culturelle et sociale ou la parole, le discours, le maitre-mot, le logos, etaient tout-puissants, cet homme se trouvait dans une position qui pouvait paraitre sinon paradoxale, a tout le moins aporetique: car au moment ou il s'agissait pour lui de se defendre, de prouver que ses discours n'etaient pas corrompus et ne corrompaient personne, il n'avait d'autre recours que l'usage de cette meme parole, de ces memes discours. Comment eviter la mort, car c'est ce qui attendait Socrate, dans de telles conditions? Quand ce fut son tour de parler, il n'eut pas recours a un avocat, a un rheteur, comme c'etait alors l'usage, mais prefera prendre lui-meme la parole et prononca un long discours. …

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