Academic journal article French Forum

Un Corps Pour Deux: Les Couples De Carax

Academic journal article French Forum

Un Corps Pour Deux: Les Couples De Carax

Article excerpt

   Frere, ma seur, s'appelaient entre eux les amants anciens, non pour    masquer leur lien, le rendre plus tendre ou plus morbide, mais a    cause de l'endogamie lointaine dont nous sommes tous nes, a    l'imitation des couples divins. (1) 

Ainsi debute le petit ouvrage de Guido Ceronetti Le silence du corps. Ce livre de l'homme de theatre et ecrivain italien se presente comme une collection de pensees et de commentaires litteraires au sujet des etats du corps humain. Page apres page, le lecteur decouvre une somme d'aphorismes, courts paragraphes et citations qui depeignent un corps tour a tour ardent, malade, degustant, avalant ou degouttant. Lbuvrage ne releve pas d'une approche theorique, mais constitue plutot un vaste cabinet de curiosites. Dans une perspective qui mele antiquite, litterature des XIXe et XXe siecles, medecine populaire et chronique du monde contemporain, ce travail d'erudition propose une vision du corps qui s'attache a ses humeurs, a ses tourments et aux soins qu'il recoit. Le propos peut parfois evoquer Artaud (l'idee selon laquelle "les parties du corps ou il y a le plus d'odeur sont celles qui renferment le plus dame" (2) n'est pas sans rappeler une formule de Pour en finir avec le jugement de dieu) ou bien Huysmans, "specialement ... sa biographie de sainte Lydwine de Schiedam," (3) si l'on en croit Cioran qui a redige la postface du Silence du corps et qui synthetise ainsi la pensee de Ceronetti: "la malediction de trainer un cadavre sur le dos est le theme de ce livre." (4)

A l'oree de sa reflexion, Ceronetti s'interesse en premier lieu au cas des amants. S'agit-il, en faisant cela, de respecter un certain ordre de preseance? Probablement, puisque le couple se presente ici comme la premiere figure a prendre en consideration. Un corps est avant tout amoureux. Et un couple rejoue toujours l'union d'un frere et d'une seur, ou plutot de ce que l'on pourrait appeler un "principe frere" et un "principe seur" (comme on parle de principe male ou femelle).

"Nos seurs"

Les premieres lignes du Silence du corps resonnent intimement avec le cinema de Carax, et tout particulierement avec le court metrage Sans titre (1997) qui accorde une large place a la figure de la seur.

Dans ce film de montage, Carax fait dialoguer des images d'archives, quelques extraits de La Foule (King Vidor 1998) ou de La Nuit du chasseur (Charles Laughton 1955) ainsi que les rushes de Pola X (1999) qu'il preparait alors. Le court metrage, non narratif, se structure en differentes parties qui developpent chacune une thematique propre. Un segment est intitule "les catastrophes naturelles." Tornades, eruptions et glissements de terrain s'enchainent pour depeindre une apocalypse contemporaine. Un autre se consacre a "nos seurs" et constitue une ode sensible a la relation frere-seur. Quelques scenes d'un film amateur montrent deux jeunes enfants qui jouent ensemble, avant qu'un extrait de La Foule ne brise cette image joyeuse de l'amour fraternel: la fille du protagoniste meurt, renversee par un camion dans les rues de New York. Le dernier volet du court metrage, intitule Pola X--du nom du film en preparation--et sous-titre "Hamlet's sister," suit les consequences de ce terrible accident et lui offre un prolongement, voire une reponse. Les images du prochain Pola X que l'on decouvre semblent ainsi naitre de la disparition traumatisante d'une seur aimee.

La perte de l'etre cher se voit conferer une importance seminale, qui n'est pas sans evoquer ce qu'ecrit Ceronetti lorsqu'il rappelle l'enfance endeuillee de Munch et la trace que la disparition d'une seur a laissee dans sa peinture:

   Sombre, continuelle mort de la seur dans les figures de Munch.    (Sans la seur morte, laissee la-bas, au pied d'escaliers lointains,    sans vie, il nous manque la bonne blessure qu'on retrouverait dans    l'obscurite, comme des levres de seur, heureux de les sentir    ressaigner). (5) 

D'ailleurs, Ceronetti ne souligne pas seulement cette presence constante et presque fantomatique dans l'euvre de Munch, il poursuit encore en rappelant que "De Quincey placait parmi les profondes tragedies de l'enfance 'les levres des petits enfants, des baisers de leurs seurs, pour toujours, separees. …

Search by... Author
Show... All Results Primary Sources Peer-reviewed

Oops!

An unknown error has occurred. Please click the button below to reload the page. If the problem persists, please try again in a little while.