Academic journal article Mosaic (Winnipeg)

Le Demi-Vivant: Figuration Critique D'une Mutilation Epistemique

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Le Demi-Vivant: Figuration Critique D'une Mutilation Epistemique

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Depuis une quarantaine d'annees, la culture occidentale se livre a une revision globale de sa comprehension de la mort et des rapports que celle-ci entretient avec la vie. Des la fin des annees soixante-dix en effet, plusieurs travaux d'historiens et d'anthropologues comme Paul Aries, Michel Vovelle ou John McManners demontrent le caractere variable de l'apprehension de la mort selon le temps et les cultures. Plus tard, les debats issus de la medecine et de l'ethique--quant aux delais legaux d'un avortement ou aux signes permettant de statuer sur la mort d'un individu (1)--deconstruisent encore un peu plus toute perception naturalisee de la relation entre la vie et la mort. Parce qu'il existe des etats du vivant dont l'interruption n'est pas consideree comme un meurtre et qu'en outre leur delimitation (temporelle) est fixee de maniere variable selon des legislations nationales, mais aussi parce que la medecine a demultiplie les criteres de deces en instituant de fait que l'on peut etre mort d'un certain point de vue, mais pas d'un autre, le rapport entre la vie et la mort nous apparait aujourd'hui comme relevant a la fois de la convention et du gradualisme. A ce titre, la decouverte du phenomene de l'apoptose (2) a acheve de bouleverser nos representations jusqu'au niveau cellulaire en revelant le role actif de la mort dans ce que Jean-Claude Ameisen a appele la << sculpture du vivant >>. Ainsi la science reconnait-elle desormais la relation de complementarite entre ces deux poles, la vie/la mort, si longtemps passes pour antagoniques. Comme le resument fort bien Sarah Webster Goodwin et Elizabeth Bronfen dans l'introduction au collectif Death and Representation, << the actual--living and breathing--boundary between life and death has become a matter of urgent debate, for both ends of the life cycle >> (5-6).

Une telle convergence invite a reconsiderer les representations litteraires de ce que j'appellerai le plus-ou-moins-vivant, pour en distinguer les figures de celle du mortvivant proprement dit. Par rapport a cette derniere categorie, aujourd'hui bien etudiee et declinee en une serie de types nettement identifies (l'esprit, le spectre, le vampire, le zombie, etc.), je regroupe sous ce terme des configurations plus souples et n'ayant pas necessairement recours au surnaturel. Par ailleurs, si Daniel Sangsue a montre dans Fantomes, esprits et autres morts-vivants leur nature essentielle de revenants (revenus a la vie apres avoir trepasse), les representations ici convoquees mettent l'accent sur la coexistence synchrone des etats vivides et morbides, intervenant a titre d'evaluations subjectives sans rapport avec un diagnostic clinique objectif.

Surtout, ces representations obeissent a un fonctionnement symbolique et des intentions differentes de ceux du mort-vivant stricto sensu, du moins si l'on en considere l'incarnation contemporaine la plus populaire: celle du zombie. (3) Comme en temoigne l'essai consacre par Maxime Coulombe a cette figure, le zombie est profondement transitif: << il represente nos craintes >>; << il se fait symptome de ce qui taraude la conscience de notre epoque >> (14). Metaphore du pauvre, de l'exclu, de l'etranger, du traumatise ou du traumatisant, le zombie se prete surtout aujourd'hui a des analyses politiques et sociologiques. Dans les recits que je vais etudier, l'enjeu me semble autre: le plusou-moins-vivant tel que je l'entends n'est plus l'incarnation exutoire des inquietudes et de la violence d'une epoque, mais un outil critique destine a remettre en question des conceptions extra-litteraires du vivant.

L'hypothese soutenue est donc la suivante: ces representations ont une fonction epistemique polemique dans la mesure ou elles s'exposent comme l'incarnation figurative d'un discours d'autorite sur ce qu'est la vie. Or en sanctionnant ces figurations comme lacunaires et marquees du stigmate de la mort, la narration designe le savoir auquel elles renvoient comme egalement deficitaire. …

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