Academic journal article Romance Notes

L'argent N'a Pas D'odeur: Argent, Mensonge et Morale Dans le Premier Homme D'Albert Camus

Academic journal article Romance Notes

L'argent N'a Pas D'odeur: Argent, Mensonge et Morale Dans le Premier Homme D'Albert Camus

Article excerpt

"[L]a misere est une forteresse sans pont-levis"

(Le premier Homme, iuvres completes [OC] IV: 830)

A Vincent Rideau

ETRE essentiellement moral, d'une morale apprise sur le terrain, l'adolescent Jacques Cormery, heros du premier homme, connait la valeur de l'argent dans la mesure ou sa famille vit dans le plus grand denuement a Alger. Pourtant, un jour, il ne va pas hesiter a s'approprier une piece de deux francs et dire a sa grand-mere qu'il l'a perdue dans les WC. Cette derniere va aller jusqu'a enfoncer son bras dans le trou des cabinets pour retrouver la piece, en vain. Jacques se sent coupable mais pas au point de rendre l'argent. Et, le lendemain, il va assister a un match de football et y trouver un plaisir certain. L'argent n'a pas d'odeur.

Nous allons, dans cette etude, comprendre comment Jacques en est venu a voler la piece, soit deposseder un peu plus encore sa pauvre famille, pour jouir d'un moment de bonheur au stade. Deux forces semblent s'opposer en lui: celle qui le pousse a mentir et celle qui l'incite a resister et rester honnete: "il etait mal de dissimuler ces deux francs. [...] [I]l ne le ferait pas" (OC IV, 793). Resultat: il le fait, en est le premier surpris, subit la colere de sa grand-mere et va, le lendemain, assister avec plaisir au match. Comment Jacques justifie-t-il l'action reprehensible qu'il commet? Le sentiment de culpabilite pese-t-il moins que l'amour du football dans la conscience du jeune Cormery?

La grand-mere repete souvent au jeune Jacques qu'il finira sur l'echafaud (oC IV, 790). C'est bien sur une facon de parler. Jacques n'est pas un etre amoral ou immoral. C'est un garcon qui, grandissant sans pere dans un milieu tres pauvre et se retrouvant une bonne partie du temps livre a luimeme quand il n'est pas a l'ecole, se constitue sa propre morale. Camus explique, lors d'une entrevue avec le journaliste Frank Jotterand de la Gazette de Lausanne, le 28 mars 1954: "J'imagine [...] un 'premier homme' qui part a zero, [...] qui n'a ni morale ni religion. Ce serait, si vous voulez, une education, mais sans educateur" (OC III, 916-17). Dans son roman inacheve, finalement publie en 1994, l'auteur developpe ce propos decrivant Jacques: il

avait du s'elever seul, sans pere [...] et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa verite, [...] naitre enfin comme homme [...] comme tous les hommes nes dans ce pays qui, un par un, essayaient d'apprendre a vivre sans racines et sans foi. (OC IV, 860-61)

Le jeune Jacques se constitue ainsi une morale de base "apprise sur le tas," une morale areligieuse que l'ecole va renforcer en lui inculquant un code de conduite. (1)

L'enfant vient aussi d'un milieu frappe par la misere ou un sou est un sou et ou la perte de ce sou est une catastrophe. Il a une conscience aigue du denuement de sa famille, ses vetements trop grands comme l'appartement trop petit ne cessant de le lui rappeler. Jacques porte ainsi des impermeables trop longs pour qu'ils durent plus longtemps (OC IV, 791) et des souliers que la grand-mere fait clouter afin d'en ralentir l'usure. La misere le poursuit a la maison, dans l'appartement exigu ou il n'y a ni electricite ni gaz, ou la cuisine se fait sur un rechaud a alcool et ou les sanitaires sur le palier se reduisent a un simple "trou a la turque" (OC IV, 794) prive de lumiere et de robinet. (2) Et bien sur, l'enfant ne recoit aucun argent de poche, sauf plus tard quand il travaillera pendant l'ete. (3)

Cette pauvrete que Jacques accepte sans se plaindre, (4) mais qu'il essaie de dissimuler a l'ecole en faisant, par exemple, bouffer son impermeable a la ceinture pour que cessent les moqueries de ses camarades, s'accorde mal avec sa passion pour le football, un sport qu'il adore mais que sa grand-mere l'empeche de pratiquer dans la cour de l'ecole. Comme l'explique le narrateur, les courtes hontes vestimentaires

etaient vite oubliees en classe, ou Jacques reprenait l'avantage, et dans la cour de recreation, ou le football etait son royaume. …

Search by... Author
Show... All Results Primary Sources Peer-reviewed

Oops!

An unknown error has occurred. Please click the button below to reload the page. If the problem persists, please try again in a little while.