Academic journal article The Romanic Review

Madame Bovary et le Fetiche Du Langage

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Madame Bovary et le Fetiche Du Langage

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Ala difference de la plupart des chefs-d'oeuvre romanesques du 19eme siecle, ceux de Flaubert se pretent plutot mal aux lectures psychologiques. Meme en nous limitant a Madame Bovary, roman "realiste" exemplaire, nous serons inevitablement amenes a adopter d'autres vocabulaires. Certes, les personnages du roman sont decrits avec une finesse que la critique flaubertienne a toujours su apprecier. Mais le theme, le sens du livre s'impose avec une force d'abstraction qui nous pousse habituellement vers de grandes phrases totalisantes, nous encourageant a mediter sur "l'ecart entre l'imagination et le reel", a transformer "Bovary" en "isme" et a trouver incarnee en Emma, comme le fait Jules de Gaultier, une "exageration pathologique" de la "faculte essentielle" de l'homme: "le pouvoir ... de se concevoir autre qu'il n'est"(1).

D'autres aspects du texte nous eloignent non seulement de la psychologie mais aussi d'un tel humanisme abstrait. Il y a d'abord le cote negatif du theme du "bovarysme" lui-meme. Enivres d'idees recues, les personnages du roman ne sont des individus que par le biais de langages stereotypes qui leur volent leur interiorite tout en la leur constituant. Madame Bovary, on le sait, c'est le grand roman d'un des themes importants du 19eme siecle, l'ideologie. Ce deplacement fameux du "sujet" est lie a une mutation obscure du desir dans le texte flaubertien. Quelque chose de bizarre, d'inhumain meme, semble se tramer dans les tragedies libidinales d'Emma et Charles ou de Salammbo et Matho, et dans ces epopees de desir que sont les histoires de Bouvard et Pecuchet, des saints Antoine et Julien, de Frederique Moreau et de Felicite. Sur ce desir etrange et demesure il existe un commentaire remarquable, coupe de la version definitive de Madame Bovary en raison, peut-etre, de son extravagance par trop revelatrice: Charles vient de prononcer son "grand mot" ("C'est la faute de la fatalite"), Rodolphe "qui avait un peu conduit cette fatalite" le trouve "comique meme et un peu vil":

   Car il ne comprenait rien a cet amour vorace se precipitant au hasard sur
   les choses pour s'assouvir, a la passion vide d'orgueil, sans respect
   humain, ni conscience, qui plonge tout entiere dans l'etre aime, accapare
   ses sentiments, en palpite, et touche presque aux proportions d'une idee
   pure, a force de largeur et d'impersonnalite(2).

Rodolphe "conduit" une fatalite qu'il ne comprend pas, qu'aucun sujet, aucune intention, ne semble d'ailleurs pouvoir jamais comprendre: une fatalite animee par un amour qui choisit son objet "au hasard", sans reflection et sans "respect humain". L'essence et la provenance de cet amour sont obscures. Nous ne faisons que masquer notre propre incomprehension si nous evoquons, en guise d'explication, "l'ame romantique" et les oeuvres de jeunesse de Flaubert. Il n'est pas certain non plus que les metaphores de pulsion ou de Trieb qui proliferent dans les langages scientifiques, anthropologiques et historiques du 19eme siecle nous eclaircissent ici davantage(3).

Car cette pulsion aleatoire, violente, et inhumaine est avant tout et explicitement litteraire. Remarquons d'abord qu'elle s'affuble de temps en temps d'une rhetorique qui a premiere vue semble heterogene aux codes du "roman realiste": l'allegorie. Nous voyons Emma "brulee plus fort par cette flamme intime que l'adultere avivait, haletante, emue, tout en desir ..." (p. 307)--comme si l'adultere avait une puissance propre, et le desir de cette jeune bourgeoise un lien avec celui de Paolo et Francesca--avec une passion qui renvoie, a travers le peche et la perversion, a l'amour inhumain et performatif d'un dieu: a ce "primo amore" qui a construit l'Enfer et le Paradis et "che move il sole e l'altre stelle" (Paradiso, 33:145). C'est dans le sillon d'une telle image que surgissent, a travers le portrait clinique des moeurs de province, les traits extravagants de La tentation de saint Antoine. Tout cela, d'ailleurs, sans la moindre infusion de nostalgie ou de mysticisme. …

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