Academic journal article French Forum

La Memoire De la Deuxieme Guerre Mondiale En France et la Voix Contestataire De Charlotte Delbo

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La Memoire De la Deuxieme Guerre Mondiale En France et la Voix Contestataire De Charlotte Delbo

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L'heterogeneite des experiences individuelles ou collectives de la Deuxieme Guerre mondiale en Europe, Particulierement dans les pays ayant ete occupes par les Nazis, est refletee dans la variete des souvenirs et de leurs representations. Celles-ci peuvent se recouper ou se completer, mais bien souvent elles se revelent conflictuelles. Comme le remarque Antoine Prost, "la memoire de la Deuxieme Guerre mondiale est [...] clivee en une pluralite de memoires antagonistes" (La Memoire des Francais, 1986, p. 26). En France, dans l' immediat de l' apres-guerre, la reponse cet enjeu de memoire est l'elaboration d'une memoire officielle qui restera dominante pendant pres de deux decennies Par memoire officielle, j'entends celle que contribuent creer les organes d'un gouvemement, celle qui est presentee dans les manuels d'histoire scolaire; c'est l'histoire-memoire dont pale Pierre Nora, celle qui propose une vision et un sens des evenement ou des personnages du passe pour toute la nation, celle qui cree des symboles et des mythes. Cette memoire s'appuie en partie sur des memoires collectives, et en cela, peut etre qualifiee de nationale. Elle contribue La formation d'une memoire culturelle definie comme "Ia memoire du passe qui traverse la societe" (Gerard Namer Memoire et societe, 1987, p. 30) et qui est relayee par la presse, la television, la radio, les films, la peinture, etc. Cette memoire culturelle est aussi modifiee par les representations de memoires collectives refletant l' experience particuliere de groupes sociaux differents, et elles-memes porteuses de memoires individuelles.

La plus grande partie de l'oeuvre de Charlotte Delbo (1913-1985) est redevable sa memoire; elle y recourt pour evoquer son experience de la guerre, particulierement sa deportation dans les camps nazis. Cette memoire n'est pas uniquement personnelle mais assume egalement un caractere collectif: Delbo se fait le porte-parole du groupe de femmes deportees avec elle dans le meme convoi, et dont certaines reviendront, comme elle. Sur la toile de fond constituee par les mythes des memoires officielle et culturelle de l'epoque, la memoire de Delbo, exprimee dans son oeuvre, presente une ambivalence marquee et des aspects qui la singularisent. Mon analyse s'articule autour des deux questions suivantes: comment se situent les representations de Delbo par rapport a celles que nous offrent la memoire officielle a la Liberation--et dans les annees qui suivent--et la memoire culturelle en France? Quelle contribution originale Delbo y apporte-t-elle?

Le premier aspect, evident peut-etre, de la memoire de Delbo, mais qui demarque sa contribution, c'est que ses representations de l'experience de la guerre sont celles d'une femme, et d'une femme qui a joue un role actif dans cette guerre. Elles concernent sa detention, particulierement au camp d'Auschwitz-Birkenau (1943-44) et de Ravensbruck (1944-45), mais aussi dans des prisons francaises (mars 1942 a janvier 1943), detention due a ses activites de resistante dans un reseau communiste. Depuis lors, les recits de temoins et de protagonistes feminins se sont multiplies et aujourd'hui cette caracteristique peut ne pas frapper; mais, en 1945, ce developpement en est encore a ses debuts. Par tradition, la memoire de guerre est avant tout masculine: elle est formee par les representations des hommes qui ont participe aux combats. Les recits de la Premiere Guerre mondiale en resument bien les aspects: la violence, l'horreur, les souffrances, mais aussi les mythes du courage et de l'heroisme, attributs de soldats, qualites masculines demontrees sur le champ de bataille. L'experience des hommes y est mise en contraste avec celle des femmes qui, en general, se rapporte aux difficultes materielles et morales de la vie quotidienne, a la souffrance due aux separations ou a la mort d'un etre cher. Les quelques femmes qui ont joue un role plus actif et paye de leur vie, comme Louise de Bettignies par exemple, apres une reconnaissance tardive, s'effacent de la memoire collective de la guerre. …

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