Academic journal article Canadian Journal of Film Studies

Pour Un Cinéma Canadien-Français, Un Vrai : L'aventure Du Studio Gratien Gélinas et De la Dame Aux Camélias

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Pour Un Cinéma Canadien-Français, Un Vrai : L'aventure Du Studio Gratien Gélinas et De la Dame Aux Camélias

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Une conséquence du rapport métonymique établi de longue date entre les termes « cinéma » et « cinéma de fiction de long métrage » par lequel un « film » est naturellement présumé être une fiction audiovisuelle d'une durée approximative de cent minutes, est d'avoir à toutes fins pratiques rendu invisibles plusieurs cinématographies nationales. Le Québec et le Canada ne semblent ainsi pas avoir eu de production cinématographique au cours des quelque cinquante premières années de l'histoire du cinéma si l'on s'en tient à la production de films de fiction destinés aux salles commerciales.1 Plusieurs recherches ont toutefois récemment mené à la redécouverte de l'important corpus de films utilitaires, amateurs, documentaires et d'actualités produits par une multitude d'agents canadiens et québécois au cours de cette période. Elles ont ce faisant démontré que l'histoire du cinéma au Canada ne saurait être réduite à un phénomène de consommation de fictions d'origines étrangères au cours de cette période ayant vu le cinéma passer du statut de curiosité à celui de média de masse.2

Au-delà de son intérêt intrinsèque et de ce qu'il révèle des rapports complexes entretenus entre industries, médias, états, institutions et cinéastes amateurs, ce regard porté sur les « autres cinémas » a le mérite d'affiner notre compréhension des débuts de la production nationale de films de fiction qui, paradoxalement, leur a longtemps porté ombrage. Les fictions qui finirent par être tournées au Canada et au Québec dépendaient ainsi largement des ressources et infrastructures (studios, laboratoires, techniciens) d'abord développées pour soutenir la production de films utilitaires et gouvernementaux. La recherche historique démontre de plus qu'un certain nombre d'agents canadiens confrontés aux multiples refus de l'État de soutenir la production de longs métrages de fiction avant la décennie 1960 envisagèrent de financer leurs activités dans ce domaine par la production de film utilitaires.'

Un film-test conservé par Bibliothèque et Archives Canada, mais jusqu'à présent oublié, démontre que cette synergie entre cinéma de fiction et cinéma utilitaire constitue une des principales assises de l'entreprise cinématographique élaborée au début des années 1940 par une des figures centrales de la communauté artistique canadienne-française, Gratien Gélinas. La présentation du plan d'affaire de l'entreprise cinématographique de Gélinas captée par ce court film tourné à l'automne 1942 ajoute en effet une donnée de première importance au récit de la création du Studio Gratien Gélinas reconstitué quelques décennies plus tard par le principal intéressé et sa biographe Anne-Marie Sicotte. Le document révèle de cette façon que le studio de Gélinas était initialement destiné tant à la production de films éducatifs et publicitaires qu'à celle de films de fiction.4 Cette dissolution des frontières entre le cinéma de fiction et son « Autre » est accentuée par le choix - également annoncé et défendu dans le film-test - du format 16 mm précédemment utilisé par Gélinas pour le tournage de ses films de famille. Le projet formulé par Gélinas n'était à cet égard pas unique : on sait aujourd'hui, notamment grâce aux travaux de Charles Tepperman, que plusieurs cinéastes amateurs se consacraient à la production de films utilitaires avant que ce secteur d'activité ne se professionnalise dans les années d'après-guerre.'

Tant le projet exposé par Gélinas que les faits entourant la production et la diffusion de l'unique film complété par le Studio Gratien Gélinas, le court métrage comique La dame aux camélias, la vraie (1942-1943), suscitent par ailleurs une remise en question du statut amateur conféré aux productions 16 mm de cette époque. Nous verrons ainsi que l'usage du 16 mm comme format de capture et de diffusion était plus qu'un simple reflet du manque de moyens de l'entreprise. Pour Gélinas, ce choix était également une façon de se démarquer de la production commerciale courante par l'usage de la pellicule couleur Kodachrome, de même que de s'affranchir de la censure étatique et des grands réseaux contrôlant tant la distribution que les salles commerciales 35 mm. …

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