Academic journal article Studia Musicologica

Liszt, Lecteur Antimoderne De Faust

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Liszt, Lecteur Antimoderne De Faust

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On associe fréquemment le regard de Liszt sur la liberté faustienne au processus moderne et libéral d'émancipation de l'individu. Il est probable pourtant que le rapport de Liszt au mythe et au personnage de Faust soit beaucoup plus complexe et ambigu que celui proposé par les lectures habituelles, notamment françaises.

En effet, une étude de l'esthétique de la négativité qui traverse les oeuvres faustiennes de Liszt (Eine Faust-Symphonie, Zwei Episoden aus Lenaus Faust et ultimes Mephisto-Valses, Mephisto-Polka) montre que celui-ci s'éloigne du « modernisme naïf, zélateur du progrès »1 de bien de ses contemporains en même temps qu'il se rapproche de la flamboyante esthétique de la Vanité chrétienne d'un Chateaubriand et du scepticisme que nous, post-modernes, entretenons à présent avec l'idée de Progrès et d'oeuvre achevée.

La critique de la modernité et de ses illusions est aussi ancienne que la modernité elle-même et sans doute est-il possible de formuler l'hypothèse d'une cohérence entre la lecture que Liszt fait du mythe de Faust et les résistances politiques, esthétiques et idéologiques qu'une partie de la société de la première moitié du XIXe siècle, notamment les artistes, développe contre la modernité, l'individualisme libéral, les bouleversements issus de la Révolution de 1789 et une forme de constructivisme rationaliste issu des Lumières. Il reste que le modernisme de langage avec lequel la critique de la modernité s'exprime dans les oeuvres faustiennes de Liszt, empêche de voir dans cette critique un traditionalisme aussi bien qu'un modernisme, d'où l'utilité de convoquer le concept d'antimodernité. Dans cette perspective, les contradictions apparentes de Liszt, tout comme sa lecture subtile et fulgurante du mythe de Faust, sortent de l'opposition binaire, trop simple, entre tradition et progrès, passé et futur, Lumières et romantisme, pour se rapprocher d'une antimodernité qui refuse en définitive de soumettre l'amour de la liberté, matriciel de la modernité, aux contraintes dogmatiques d'un « modernisme naïf, zélateur du progrès ».

I - Modernité, antimodernité

Une chose est s≠re, enfin presque s≠re, car, nous le verrons un peu plus loin, les choses ne sont pas si simples, l'antimodernité n'est pas l'inversion point par point des grands traits caractéristiques de la modernité. Elle ne se confond pas non plus avec le traditionalisme, encore moins avec la postmodernité même si, par certains aspects, antimodernité et postmodernité ne sont pas si éloignés que cela. Avant de définir l'antimodernité peut-être est-il nécessaire de définir au préalable la modernité puisqu'elle est au centre de tout. En quelques mots, nous dirons que la modernité est un constructivisme optimiste mis sous tension par le principe d'incertitude d'où son attachement à l'idée de Progrès. Ainsi que l'écrit Georges Balandier, « la modernité peut être désignée par une formule : le mouvement plus l'incertitude. Elle s'appréhende dans un mouvement qui établit un rapport spécifique à la temporalité, valorisant la rupture, l'instabilité, le devenir sans achèvements prévisibles »2. La modernité induit une logique, une rhétorique, un projet et une forme d'organisation politique. Sa logique est prioritairement celle de la rationalité instrumentale, de l'action efficace, de la production génératrice de croissance accélérée aussi bien sur la plan de la logique des savoirs que de celle des organisations, sa rhétorique, celle du « changement pour le changement »3, laquelle privilégiera entre autre le nouveau et l'inédit, la religion du futur et du Progrès, l'hermétisme élitiste et l'abstraction. Le projet d'émancipation des individus et des Peuples propre à la modernité est indissociable d'une forme d'organisation politique, celle de l'individualisme démocratique, de la « société ouverte », pour reprendre l'expression bien connue de Popper4, dont les principales caractéristiques sont la mise au centre d'un Moi sans attaches, libre des tutelles instituées, la contractualisation révocable des rapports sociaux, la mise en concurrence des individus et des groupes et enfin un idéal de vie simple fait d'égalité et de consécration morale du sentiment5 qui s'oppose à la somptuosité et aux relations inégalitaires de l'absolutisme baroque. …

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