Academic journal article Journal of Haitian Studies

Villes Visibles, Invisibles et Imaginées Dans L'oeuvre De Lyonel Trouillot

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Villes Visibles, Invisibles et Imaginées Dans L'oeuvre De Lyonel Trouillot

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En dépeignant depuis des décennies l'espace urbain haïtien dans ses oeuvres, Lyonel Trouillot s'est inscrit dans une « généalogie littéraire » de « démiurge[s] »' de Port-au-Prince qui contribuent à façonner les perceptions de la capitale haïtienne. En effet selon la géocritique, espace et texte sont fortement interconnectés : l'espace informe le texte lorsque le référent spatial est inclus dans la fiction, tandis que la représentation fictionnelle s'inscrivant dans « une chaîne intertextuelle » influence la perception de la réalité spatiale et « participe à l'élaboration du réel » (LG, 5612 et 5160). L'écrivain est ainsi « auteur de sa ville » et ses représentations même fictionnelles contribuent à faire bouger la perception du réalème (LG, 5613).

L'écrivain venant toujours « en seconde position », après « ceux qui ont fixé le référent » (LG, 2811), auteurs et autres acteurs, il ne peut ignorer les conceptions de la ville préexistantes à son travail. Dans le cas de Port-auPrince, le défi de l'entreprise d'écriture est majeur car des représentations concurrentes de la ville se sont ancrées dans les esprits, rendant difficile de faire entendre sa propre version de la métropole.2 Ainsi, les clichés réduisant Haïti à un pays constamment frappé par des malheurs et incapable de se relever seul, un pays « pathologiquement bloqué dans une temporalité de crise »3 sont si ancrés qu'ils empêchent souvent de développer un autre regard sur le pays,4 tandis que certains écrivains haïtiens vivant hors d'Haïti sont devenus porte-parole de leur pays sur la scène internationale.5

Maints auteurs haïtiens ont contribué à forger la généalogie littéraire de Port-au-Prince. N'Zengou-Tayo synthétise l'évolution des représentations de la ville qui reflètent les intérêts des auteurs et leurs choix esthétiques. Au 19ème siècle, principalement deux quartiers de Port-au-Prince apparaissent dans des romans réalistes, puis, progressivement une « géographie sociale » de la ville émerge au 20ème siècle. Cependant, jusque dans les années 1930, la ville sert de cadre au récit et n'a pas d'impact sur l'action ou de de signification symbolique.6 Au contraire, les auteurs politiquement engagés qui écrivent après l'occupation américaine (1915-1934) donnent aux différents quartiers de la ville une valeur symbolique pour asseoir leur critique sociale. La misère des bidonvilles est ainsi contrastée aux luxueux quartiers des élites tandis qu'inégalités et iniquités sont mises en avant afin de revendiquer une justice sociale et de meilleures conditions de vie pour tous. D'autre part, contrairement aux écrivains de la préoccupation qui offraient le regard de la classe moyenne ou des élites, ces auteurs utilisent souvent le point de vue des plus démunis dans leurs oeuvres (IC, 381). La représentation de Port-au-Prince dans Compère général soleil de Jacques Stephen Alexis (1955) va influencer les portaits de la ville des romans lui succédant. Le marxisme d'Alexis marque son portrait de la ville et de ses personnages. Il insiste sur les inégalités sociales dans l'accès aux logements et aux services urbains. De plus, le roman établit le lien entre migration rurale et expansion urbaine, et dénonce la migration des travailleurs haïtiens vers la ville puis l'étranger-conséquence de l'échec de l'élite politique-tout en prônant l'attachement au terroir (IC, 384). La promiscuité due à la surpopulation de Port-au-Prince engendre une solidarité entre personnages démunis, et l'éducation peut permettre à la classe ouvrière d'atteindre une conscience révolutionnaire (IC, 388).

Les romans publiés depuis les années 80 et 90 sont plus pessimistes concernant les possibilités des plus démunis. Ils continuent à insister sur les divisions spatiales de la ville entre classes sociales et l'exode vers Portau-Prince et à l'étranger, mais ils reflètent la transformation de la ville en monstre urbain (IC 385, 389). Pour évoquer la réalité des bidonvilles, le déracinement, l'amnésie, la surpopulation, l'expansion chaotique incontrôlée de la ville, ils allient l'hyperréalisme à un ton de menace sourde (IC, 394). …

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