Academic journal article Samuel Beckett Today / Aujourd'hui

Sans âGe, Sans Usage: L'obsolescence Programmée Des Personnages Beckettiens

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Sans âGe, Sans Usage: L'obsolescence Programmée Des Personnages Beckettiens

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Sans âge

Il faut d'abord entendre ces mots, 'sans âge,' dans le sens tout a fait banal de 'sans âge déterminé.' En effet, le plus souvent Beckett ne précise pas l' âge de ses personnages. Jusqu'a preuve du contraire, on ne connaît l'âge ni de Watt, ni de Molloy ou de Moran, ni de Malone ou de Macmann, ni de l' Innommable et de ses avatars Mahood et Worm, ni de la créature qui rampe dans Comment c'est. Si on quitte le domaine du roman pour celui du théåtre, le meme constat s'impose: aucun âge précis n'est assigné a Vladimir et Estragon, Pozzo et Lucky, Hamm et Clov, Nagg et Nell. La question de l' âge des personnages reste fréquemment dans l' indétermination chez Beckett, et lorsque cette question est posée dans les textes eux-memes, on comprend qu' elle importe peu. A cet égard, on peut tenir pour exemplaire ce passage de la nouvelle "Le Calmant," dans lequel le narrateur est questionné par un homme venu s'asseoir sur un banc a ses côtés: "Sans indiscrétion, dit-il, quel âge avez-vous? Je ne sais pas dis-je. Vous ne savez pas! s'écria-t-il. Pas exactement dis-je" (1958, 6162).

Que la question de l'âge soit sans objet tient a la conception du temps que Beckett met en avant dans ses textes. Le temps beckettien est répétitif et circulaire, plutôt que progressif et vectorisé. D' ou la "situation statique" (42) dont parlait Martin Esslin a propos des premieres pieces de Beckett, diagnostic que confirme, entre bien d' autres citations possibles, la célebre tirade de Pozzo vers la fin de l' acte 2 dans En attendant Godot, en réponse a Vladimir qui lui demande depuis quand Lucky a perdu la parole :

Pozzo (soudainfurieux). - Vous n'avez pas fini de m'empoisonner avec vos histoires de temps ? C'est insensé! Quand! Quand! Un jour, ça ne vous suffit pas, un jour pareil aux autres il est devenu muet, un jour je suis devenu aveugle, un jour nous deviendrons sourds, un jour nous sommes nés, un jour nous mourrons, le meme jour, le meme instant, ça ne vous suffit pas? (Plus posément.) Elles accouchent a cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c' est la nuit a nouveau. (Il tire sur la corde.) En avant!

1953,131

Selon cette vision, le temps mesurable et ses corolaires, comme l'âge, sont indifférents. La mort est au principe de la vie, de tout temps, c' est pourquoi rien ne peut vraiment arriver, ni Godot qu' on attend comme un salut, ni la fin qu' on espere comme une délivrance. Cette absence d'événement et d'issue sera redite dans Fin de partie, dont la structure en boucle constitue une variation sur l' idée de répétition qui structurait déja les deux actes d' En attendant Godot. Clov releve certes a deux reprises que "Quelque chose suit son cours" (1957,154 et 170), a quoi Hamm fait écho - "Je suis mon cours" (178) -, mais ce cursus ici n'est pas linéaire, il est semblable au ricorso de Vico, que Beckett avait analysé dans son essai sur le Work in Progress de Joyce, Dante ... Bruno. Vico.. Joyce.

Sur ce plan, le temps des pieces de Beckett - temps de l'attente, temps d'un finir qui ne finit pas, temps du ressassement et du retour du meme - se situe a l'opposé du temps théåtral d'une piece comme Le Roi se meurt de Ionesco, piece tendue vers un dénouement annoncé des le début et effectivement accompli a la fin, quand est consommée la mort du Roi Bérenger. Vectorisation du temps d'un côté (Ionesco sur ce point se conforme parfaitement au modele de la tragédie), stase et recommencement de l' autre. Ce schéma du retour du meme et de l' absence d' issue vaut également pour les romans, comme l' atteste exemplairement la trilogie: la quete de Molloy dans la premiere partie est répétée par celle de Moran dans la seconde, rien ne nous assure que Malone aura trouvé l'issue de la mort a la fin de Malone meurt; quant a la voix qui soliloque dans L'Innommable, elle est prise dans le mouvement vertigineux et giratoire d' un discours qui ne saurait finir: "je vais continuer" est-il dit a la toute fin du texte (1953,213). …

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