Academic journal article Samuel Beckett Today / Aujourd'hui

Beckett Ou la Forteresse Temporelle Du Médecin

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Beckett Ou la Forteresse Temporelle Du Médecin

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In memoriam Richard Mitou, collegue et ami, en profonde affection.

Traiter de l' espace théátral est une approche usuelle, tant il nous semble que la scene jouée se confond avec son lieu, tant nous lisons les distances comme révélatrices du jeu et des tensions qui travaillent les personnages. Mais chez Samuel Beckett, le théåtre passe par le filtre du temps. La tangibilité de l' espace s'éclipse pour donner a lire ce qui est dit, non comme des drames de personnes, mais comme un drame qui transcende la personne. Occuper un espace formel, le centre de la scene ou de l'avant-scene comme le requiert Beckett, rend caduque toute approche psychologique ou toute logique narrative de cet espace. Le temps est composite, pluriel, fragmenté ou encore indéfini... Une fois dit que le propre d'un acteur réside dans sa qualité de présence, le lieu peut devenir secondaire. Mais encore faut-il entendre de quoi cette immédiateté est porteuse. Samuel Beckett est un défi majeur, pour les acteurs et metteurs en scene, car sa parole apparemment cohérente est une suite de fragmentations de la durée. Temps en miettes ou chaque protagoniste semble poursuivre un soliloque.

Si, pour Jean Duvignaud, "la tragédie commence quand le ciel se vide,"1 la dramaturgie de Samuel Beckett semble inverser cette proposition: c'est d'etre vide depuis toujours que le théåtre peut produire du temps qui peuplerait le ciel.

La présence: de l'acteur au médecin

La présence semble mystérieusement dissoudre la sensation du temps écoulé. Sa durée est plus proche du métaphysique que de l'horloge. Nous sommes la et nous ne sentons pas le temps passer: tel est le vertige que provoque le charisme des grands acteurs et de quelques politiciens. Ce que le temps fabrique au théåtre tient autant aux porteurs volatils de la parole et des gestes qu'a la part intrinseque de la dramaturgie. La présence n'est pas indicible; c'estune sur-présence qui fait rever, qui déplace le temps objectif, éveille des sensations variables de durée, les vertiges de lafete et de l'utopie. Chez Beckett, la dramaturgie est une suite de fetes ratées, d' évenements qui n' adviennent pas et dont nous restons néanmoins captifs.

Hamlet, parlant au spectre de son pere sur les murailles du château d' Elseneur évoque, dans le présent immédiat de sa vision, tout un monde qui le précede et vient élargir cet instant visionnaire. La mort est suspendue par le spectre, parce qu'il y a parole de mémoire et injonction pour le futur. La présence du spectre se confond avec les méditations rageuses et perplexes d' Hamlet.

Chez Samuel Beckett, la rage de l' instant fait reculer la saisie du moment et la radicalité du ici et maintenant, pour se fondre dans une parole du souvenir. La perte du passé se confond avec l'urgence évanescente du présent. Tempus Jugit! Le temps fuit. Tout grand texte est un voyage dans un temps pluriel, et tout grand acteur triomphe de donner présence aux évocations multiples qui se jouent en lui.

Ainsi abordons-nous, apres Bergson et Merleau-Ponty, le concept de durée. La phénoménologie du temps est moins quantifiable que la sensation de durée sensible qu'une æ uvre d'art nous offre. Mais en est-il de meme dans la vie? Certains etres nous rassurent par leur façon d' etre entierement la avec nous. D' autres semblent distraits de l' ennui de ne pas etre ailleurs, ou affairés a lire leurs SMS ou derniers emails. Dans le milieu médical contemporain la présence traditionnelle du médecin semble s' effacer: il parle sans etre la, face a un écran qui justifie son diagnostic, un test qui fait loi et décision, une radio, un rapport d'iRM ... La parole médicale vient alors illustrer l'image. Et le médecin se dérobe malgré lui a cette présence attendue par le malade.

De meme se dérobent, a eux-memes et a autrui, les personnages de Fin de partie, de Oh les beaux Jours, de La derniere bande ou du drame fondateur, En attendant Godot. Ou encore de Comédie ou tout mouvement disparaît au profit de visages qui collent aux paroles qu'ils énoncent, le temps d'un flash de lumiere. …

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