Academic journal article Essays in French Literature and Culture

Mémoires D'exil : D'une Incorporée De Force

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Mémoires D'exil : D'une Incorporée De Force

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Qui a entendu parler des incorporées de force de la deuxieme guerre mondiale? Des femmes d'Alsace et de Moselle qui furent envoyées travailler en Allemagne contre leur gré? L'armistice du 22 juin 1940 qui met fin â l'invasion de la France par les Allemands confirme l'occupation des zones nord et atlantique de la France. Mais, l'Alsace et la Moselle subissent une annexion de fait "au mépris du droit et sans que les autorités du gouvernement de Vichy ne protestent publiquement" (Anstett, 2015, 10). Cette annexion se traduit par des mesures de germanisation, entre autres l'imposition de la langue allemande dans les institutions publiques et meme dans les échanges sociaux, et par la nazification â tous les niveaux. Cela commence par le harcelement des habitants pour qu'ils rallient les structures du parti national-socialiste, puis (25 août 1942) "la population [est] conviée â soutenir l'effort de guerre du Grand Reich, [...] et la jeunesse, apres avoir été invitée â rej oindre le Service du travail d'Etat, [le Reichsarbeitsdienst, RAD] [... est] soumise [...] â la conscription" (Azéma et Wieviorka, 2000, 259). Cela signifie, comme je l'ai écrit ailleurs (Thatcher, 2010, 288), pour les hommes d'etre incorporés de force dans la Wermacht et pour les jeunes filles, l'obligation de six mois au RAD, avant de participer au Krigshilfsdienst (KHD) service auxiliaire. Le sort de ces territoires français et les mesures de nazification imposées aux habitants ne sont pas bien connues du reste de la France: le gouvernement de Vichy ne proteste que faiblement utilisant la diplomatie plutôt que la presse. Pour la grande majorité des Alsacien/ne/s et Mosellan/e/s, revetir funiforme allemand et se battre contre leur propre pays et ses alliés est un drame effroyable. Ce n'est qu'apres la guerre que des récits d'hommes alsaciens et mosellans incorporés de force, les Malgré-nous2 apparaissent lentement tout d'abord, car la sympathie publique s'adresse plutôt aux rescapé/es des camps de concentration et aux prisonniers de guerre. L'incorporation forcée des femmes est longtemps occultée.

Denise Lentz-Waegell (1926-2009) ne prend la plume qu'en 1990. Dans son récit, Mémoires d'exil, elle souligne les sentiments qui l'agitaient durant cette période d'assujettissement au service du Reich et nous offre une analyse personnelle des événements auxquels elle était confrontée. Son but: "le devoir de témoigner de ce cauchemar" m'écrit-elle dans la lettre qu'elle m'envoie, accompagnant son livre (Lentz-Waegell, 2007). Pourquoi envisage-t-elle son témoignage comme un devoir et en quoi consiste son cauchemar? Dans cet article, pour répondre â la premiere question, je situerai ce témoignage dans le contexte social et politique de l'époque de sa parution pour nous permettre de comprendre les raisons qui poussent au "devoir" de faire connaître sa situation et son état d'esprit durant la guerre. Dans une deuxieme partie, j'étudierai la façon dont l'auteure "décrit son cauchemar", sa vie quotidienne d'incorporée de force, ses efforts pour résister aux contraintes imposées par les nazis et les leçons qu'elle tire de sa douloureuse expérience.

L'incorporation forcee: le contexte historique et social dans l'apres-guerre

En intitulant son livre Mémoires d'exil, Lentz-Waegell indique qu'il ne s'agit pas d'un témoignage historique mais de souvenirs, comme elle le précise dans la correspondance que nous avons échangée. Elle commence son récit en medias res, en 1944, et le limite â sa vie d'incorporée de force. Aucune mention n'est faite des quatre années précédentes. Son but est clairement de faire connaître avant tout son "cauchemar" â sa famille - elle dédie son livre â ses petits-enfants -, et au public en général, car il s'agit également de combattre l'incompréhension dont l'incorporation forcée est l'objet. Comme le confirment des historiens en 1991: "Nombreux encore sont les Français qui ignorent le drame vécu par les Alsaciens-Mosellans. De ce fait ils n'ont pas une juste vision de la situation et du comportement de ceux qui durant l'annexion de leur département de 1940 â 1945 connurent l'expulsion ou la déportation, l'incorporation de force ou l'incarcération dans les prisons ou camps Nazis" (Burg & Marcel, 1991, 9). …

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